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Textes inédits 3

Textes inédits de Michel Boujut, Hervé Le Corre, Patrick Pécherot, Yves Frémion, Mempo Giardinelli et Dominique Manotti:

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Michel Boujut

Michel Boujut

Je suis devenu Fantômas

Celui qui joue au chat et à la souris

Sous les ponts de Paris

Fantômas dont l’ombre immense

Est le plus court chemin

Entre l’ombre et la poésie

Michel Boujut,

Septembre 2005

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Bête à bon Dieu

Il déambulait dans la fête foraine, les mains dans les poches, triturant les trois pièces qui lui

restaient, vague mitraille que lui avait rendue un marchand de frites et de sodas pour une saucisse moutarde et une bière tiédasse. La nuit commençait à tomber, ou le soir à venir, il n’avait jamais très bien su faire la différence. Tout devenait gris, tout sombrait lentement par le haut, aspiré vers les ténèbres.

Hervé Le Corre

Hervé Le Corre

On était entre chien et loup, mais seuls les nounours géants gagnés aux tombolas passaient près de lui en roulant leurs gros yeux de verre, les néons se livraient des combats d’épées monstrueuses aux frontons des manèges.

Il sentit monter dans sa gorge le torchon noué du chagrin et ses yeux s’emplirent de larmes, et des sanglots lui coupèrent le souffle.

Il se mit à bramer parmi la foule peinturlurée de lumières.

Quand il vit devant lui la figure de la fille, clignotant de rouge et vert, il songea à un caméléon opportuniste ou indécis. Elle était jeune, jolie, ses yeux très clairs se coloriaient de mauve ou d’orangé. Elle avait de petites dents bleues.

– J’vous ai apporté des bonbons, vous en voulez ?

Elle tendait sa main pleine de granules chamarrés et l’attira entre deux baraques.

– Lèche, vas-y, c’est tout pour toi. Mon nom, c’est Coccinelle.

Il ne chercha pas à comprendre.

Le goût douceâtre emplit sa bouche. Il la suivit dans le noir.

C’est là qu’il la perdit.

On le retrouva au petit matin, presque mort, convulsé sur une atroce douleur.

La fille avait pondu sur lui, et ça lui faisait mal.

Hervé Le Corre

Octobre 2005

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Même tissés au kilomètre, les linceuls n’ont pas de poches. Les morts, si. Ce qu’ils y enfouissent fait comme un jeu de piste. Des petits morceaux de tout et de rien pour remonter le cours d’une vie.

Patrick Pecherot

Patrick Pecherot

Ou le prolonger, malgré tout. Pour ça, ils laissent rien en plan, les morts. Surtout pas leur dernière toilette. Leurs fringues et leurs fanfreluches.  C’est du pensé qu’ils emportent dans leur boîte en sapin. Du calculé. Pas balisé, pour autant. Le hasard a sa place. Sans quoi, il n’y aurait pas de plaisir aux découvertes.  Et les macchabées, le plaisir, ils crachent pas dessus. Faut le savoir pour jouer avec eux, mais quand on y a goûté on s’ennuie vite avec les vivants. Un tombeau, c’est comme une surprise chez le marchand. Sauf qu’on n’est jamais déçu quand on l’ouvre. A l’intérieur, il s’en cache des vertes et des pas mures. Si je vous racontais. Mais non, mes coups de pelle sont pas pour la galerie. Un cercueil ça se déterre dans le silence. Religieusement pour ainsi dire. Après ? Place aux secrets qu’on se partage, les morts et moi. Les cadavres, c’est exquis.

Patrick Pécherot

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En vitrine

Je suis sûr que je suis le seul écrivain de Paris à travailler en vitrine. Comme les filles d’Amsterdam. D’ailleurs le métier d’écrivain a quelque chose à voir avec leur métier, sauf que nous, nous avons plusieurs macs qui attendent nos manuscrits.

Yves Fremion

Yves Fremion

On peut me voir tous les jours bosser. Je n’en dirai pas autant de la plupart des artistes de Belleville qui ont leur atelier avec des baies immenses : ou bien on ne les voit jamais (ce n’est pas comme au bistrot d’en face), ou bien leur vitrine est tellement barricadée de volets, de rideaux, de sécurités métalliques hideuses comme l’exigent les compagnies d’assurances, que leur activité reste invisible.

J’ai fait le choix inverse en arrivant en 2001. Mon atelier est aussi un lieu associatif, un lieu où il se passe des choses : signatures, lectures, expositions, fêtes. A l’échelle de la place réduite, mais toujours ouvert.

C’est comme mon téléphone : le plupart de mes confrères gardent leur numéro comme un secret défense. Le mien est peint en gros sur la vitrine, vous en voyez ici l’ombre ondulante. La seule façon de lutter contre les caméras de toutes les polices, les écoutes de tous les services, la surveillance permanente de quelques voyous haut placés, c’est justement de tout afficher, de tout mettre à nu (ici la photographe n’a pas voulu, d’où mon peignoir), de les submerger d’informations toutes vraies, jusqu’à ce que la vérité les noie enfin dans les poubelles de l’Histoire.

Le jour où Hermance est passée avec son clic-clac, « Vitrine en cours » était justement inscrit, entre deux expos du lieu. On peut voir aussi un petit panneau en bas à gauche. Il y a eu deux fois des agressions dans mon atelier, en mon absence, et une fois l’ordinateur est parti. Comment réagir à ça quand on a fait le pari, dans ce quartier populaire, de l’ouverture et des volets non clos ? Alors j’ai mis ce petit panneau, au départ il y avait écrit « voleurs, attention : la vitrine est piégée », et en dessous, il y a une tapette à souris. Ça fait rigoler les touristes, les jeunes du quartier, les étrangers : clic-clac, ma boutique est la plus photographiée de Belleville. Depuis, il n’y a plus eu d’agression, malgré les ordinateurs qu’on voit derrière. Ah ! l’intégration de nous autres, les écrivains bourgeois nantis, dans les quartiers popu, c’est pas de la tarte !

Yves Frémion

Septembre 2005

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Dans les rues qui descendent vers la place, les petits groupes de militants se rejoignent, surexcités par l’accueil qu’ils ont reçu. Ils débouchent sur la place. Personne. Après tout, il fallait s’y attendre. Ouvrir la porte de l’atelier, écouter, oui, descendre dans la rue, quand on est clandestin, il ne faut pas rêver. Mais les militants, ça a un moral d’acier, et l’habitude de la solitude. Soleiman met en place la sono. On déroule quelques bandes de tissu rouge pour délimiter et encadrer le lieu du meeting. C’est beau, ce rouge brut dans le soleil. Soleiman commence à parler, en turc. Il raconte la clandestinité, se déguiser en touriste avec un appareil photo en bandoulière ; la peur qu’il faut surmonter quand on voit un flic dans la rue, continuer à marcher, les fouilles, les nuits dans les postes de police, les arrêtés d’expulsion. Terminé. Nous ne voulons plus. Nous sommes ici, nous travaillons, nous voulons carte de séjour, carte de travail. La dignité.

Et puis, les cafés les plus proches, bondés, commencent à se vider sur la place. Les hommes écoutent, discutent entre eux, entrent dans les banderoles. Des petits groupes descendent des rues adjacentes, par paquets prudents, mais de plus en plus nombreux. À 13 heures, plus de deux mille travailleurs ses sont regroupés au milieu des banderoles, rue Réaumur la circulation est interrompue. Pas un flic à l’horizon. C’est l’ivresse. Les clandestins occupent la rue, et personne ne vient les en chasser. Les hommes hurlent Yasasin grevi, vive la grève. Carte de séjour, carte de travail. Les sonos circulent, tout le monde veut dire son mot. Soleiman tremble au soleil. Il l’avait voulu de toute sa force ce moment, mais il n’y croyait pas, c’est seulement maintenant qu’il s’aperçoit qu’il n’y croyait pas. Ce moment de vertige où les masses commencent à exister, hors de toute abstraction, où il devient possible, peut-être… le monde va changer de base.

Personne ne sait quoi faire de cette masse inattendue. Même si les flics ne sont pas là, ils peuvent venir. Ne pas rester immobiles, trop vulnérables. Mais les hommes ne veulent pas se quitter. Soleiman fait avancer doucement les banderoles rouges vers la Bourse du Travail. Là, on pourra informer sur les négociations en cours avec le gouvernement, faire adhérer. Et puis, on sera à l’abri. La manifestation coule très doucement, c’est impressionnant ce groupe très compact d’hommes basanés et moustachus, tout en teintes grisailles, qui hurlent des slogans en turc sans désemparer, en s’accrochant à ces longues banderoles rouges et muettes.

Dominique Manotti

Extrait de Sombre sentier

Point Seuil 1996

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