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Photographie légendée

Récits brefs, anecdotes, contextes et coulisses, des photographies de la série Zones à risque et autres images.

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Ruelle, Prague, 2011

Ruelle, Prague, 2011

Ruelle, photographie légendée

Ce n’est pas un mur aveugle. C’est un vieillard malicieux au chapeau pointu, un œil fermé, une petite moustache, les doigts gantés de noir, dressés en V, avec sa grenouille aux grands yeux de verre posée sur l’épaule. Même le voyageur à la conscience tranquille, quand il a vu les films d’Hitchcock, reste sensible à l’atmosphère de surveillance qui plane dans les pays de l’Est. Un tee-shirt dit « KGB still watching you ». Des nuages passent sur le mur, et l’on se demande si une goutte de crème n’aurait pas aidée à faire passer ce thé au polonium.

Le 04/06/2011, Hermance.

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Jeux d'enfants, Arizona, 2010

Jeux d'enfants, Arizona, 2010

Jeux d’enfants, photographie légendée

On a vu qu’à la nuit tombée, Jacob Lake n’est pas un coin riant. Pourtant, il semble que des spécimens humains jeunes y poussent, ou fréquentent les lieux, puisqu’au réveil, j’aperçois par la fenêtre des jeux d’enfants. Il y a un sentiment d’irréalité à voir, dans ce paysage gelé, désert, silencieux comme la mort, ces jeux métalliques. Si l’on retournait la photographie, les flocons voleraient comme dans une boule à neige. L’enfance est une bulle, on l’a au creux de la main, mais en raviver l’élan et la chaleur exige de traverser des couches d’hivers et d’ennui où le printemps tarde sous la glace.

Le 08/06/2011, Hermance

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Highlands, Écosse, 2009
Highlands, Écosse, 2009

Highlands, photographie légendée

Malgré les sorcières, chambre sur l’épaule, j’explore la lande, où les arbres effrayés poussent en bosquet serré. Contreforts de Mordor, à l’infini, tourbe détrempée, bruyère crépue, j’enfonce aux genoux. Cette photographie me coute mes chaussures. Mais c’est ma préférée. La terreur des forêts qui perdent est domptée. Les arbres poussent drus, petit bouquet au loin. En apnée, le traverser sur une pulsion, sanglier, loup, la traversée, un chemin noir. L’Écosse est le plus beau pays du monde. Boisés, frais, envoutant, dur, souffle doux, son whisky en a tous les reflets.

Le 03/06/2011, Hermance

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Bixby bridge, Californie, 2010

Bixby bridge, Californie, 2010

Bixby Bridge, photographie légendée

Février 2010, la route numéro 1 serpente de San Francisco à Los Angeles. Taillée à flan de montagne, elle tombe à pic dans l’océan. La vue vers le large est belle, mais quand le Bixby bridge apparait, mon cœur crie d’admiration. J’ai noté la difficulté de photographier le vide quand on veut rendre l’angoisse d’y tomber. Prendre un pont est le meilleur moyen que j’ai trouvé, et celui-là ne touche pas terre, il a l’audace de s’accrocher au ravin. Si l’on ne sait pas voler et que marcher sur l’eau est exclu, franchir un pont est un miracle. On peut se pencher, regarder le précipice, sentir le vent qui vous pousse, s’y laisser perdre les repères rassurants… Le pont me parait l’image parfaite de la vie, nous marchons au-dessus du vide, et quand on veut en prendre conscience, cela donne le vertige.

Le 21/05/2011, Hermance

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Living room, Paris, 2006

Living room, Paris, 2006

Living room, photographie légendée

Janvier 2006, je viens de commencer ma série Zones à risque, alors intitulée Scènes de crime. Un mur tagué de cœurs, la vespasienne devant la prison de la Santé, la rue Watt dramatique à souhait semblent des coins prometteurs de méfaits facilement imaginables. Et puis, alors que je regarde chaque lieu sous l’angle de son potentiel criminel, cette invitation, dans l’appartement où je suis venue mille fois. Le living room semble soudain d’une terrible violence dans sa stricte harmonie aux tons passés, figé dans l’ambre comme on est tétanisé devant un adulte en colère. L’écho de quelque chose de grave et d’incompréhensible sourd des apparences douces, du pied de lampe en cristal habilement recollé, des graminées desséchées, et, sous-verre, du plan de Paris au siècle dernier.

Le 19/05/2011, Hermance

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Escalier, Paris, 2009

Escalier, Paris, 2009

Escalier, photographie légendée

Le jardin japonais de San Francisco est un lieu apaisant, d’une nature harmonieuse. Des ruisseaux serpentent  qui sont facilement enjambés par des pierres affleurant, autour desquelles l’eau s’écoule. Parallèle au chemin, se trouve un pont qui a la forme d’un demi-cercle. Le reflet dans l’eau ferme ce cercle et l’on comprend l’intention esthétique. D’un point de vue pratique, il est infranchissable, il a la forme d’un cauchemar. Les marches du vieil escalier qui mène aux combles a ses planches mal fixées. Elles ne le sont que par le centre de chaque extrémité, de façon qu’en l’empruntant, dès la deuxième marche, on ne soit pas certain, qu’en y posant le pied, la planche ne va pas tourner sur elle-même. C’est un autre cauchemar. Cet escalier devient tellement pendu au fur et à mesure qu’on y grimpe, qu’il se transforme en échelle, et que c’est désormais une escalade avec les pieds et les mains qu’il faut entreprendre. Quarante jours vertigineux pour en finir l’Ascension.

Le 02/06/2011, Hermance

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Tunnel, Espagne, 2010

Tunnel, Espagne, 2010

Tunnel, photographie légendée

Pour Zones à risque, la série de photographie où le spectateur en position, assez naturelle, de voyeur, dont l’imagination criminelle est stimulée par la présentation d’une scène, dite de crime, mais où la victime est absente, et d’une arme, j’ai cherché, pour l’amour de l’art, où commettre ces crimes. Il semble que se dessine des catégories de scènes, comme il y existe des catégories de crime. Hitchcock usant d’une subtile symbolique nous montrait des trains s’engouffrer à pleine vitesse dans des tunnels. Alors que j’aime les ponts, les photographier, j’ai aussi des images de leur inverse, de leur complément, les tunnels. Le gagnant est incontestablement celui trouvé en Espagne, dans un endroit incongru puisqu’il semble inutile. C’est-à-dire, rien ne passe au dessus et aucun chemin n’est dessiné pour passer dedans. À quoi sert-il, d’un côté, calé sous la montagne, de l’autre, envahi par un pierrier éboulé, caché dans les ronces ? Qui prend la peine de construire au milieu de nulle part un tunnel qui ne mène nulle part ? Le crime, comme la passion des ponts, l’amour ou les tunnels, est une chose parfois compliquée à saisir.

Le 23/06/2011,  Hermance

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Modern house, Arizona, 2010

Modern house, Arizona, 2010

Modern house, photographie légendée

Quand on débarque de France, on prend la route des USA, avec en tête des milliers d’images et de sentiments, servis par la télé et le cinéma. L’arrivée à New York, San Francisco ou Miami donne un sentiment de déjà-vu. Mais quand on arrive à Sedona, canyon rouge au milieu du désert d’Arizona, la ville aux vortex, les hippies qui vont avec et les touristes qui les regardent, c’est carrément le pittoresque qui vous tombe dessus. Là, les années 70s ne sont pas terminées mais ce sont les derniers modèles de 4×4 à touristes, bringuebalés en rythme, qui escaladent la roche et font, sans y poser le pied, des pèlerinages aventures dans la nature naturelle comme l’univers l’a créée. Alors, ce matin de décembre 2010, à la sortie de la ville, cette maison vaguement inquiétante, bizarrement familière, ce déjà-vu là est un cadeau car, en plus, il est authentique !

Le 23/05/2011, Hermance

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Combles, Paris, 2009

Combles, Paris, 2009

Grenier, photographie légendée

Il y a la cave… et il y a le grenier. Personne n’a assez rêvé qui n’a passé des heures dans le grenier à surveiller un cheptel de poussière des années 30. On y observe des objets de couleurs qu’on n’a pas inventées depuis. Les jouets sont d’une époque où le plastique n’existait pas, les quilles en bois couvertes d’une peinture aux normes qui s’écaillent et les bâtons de croquet des gourdins vengeurs en puissance. Il y a une guêpe séchée, une canne au pommeau à tête de colvert surpris, des boîtes à chapeaux remplies de décorations de Noël et des chaussures avachies. Le plus frappant, ce sont ces gants de cuir qui gardent la forme de la main qui les a portés. L’empreinte laissée est bien dessinée, et le cuir épais et vieilli mis en forme de sorte, qu’en lui donnant la main, on a l’impression de serrer celle d’un arrière grand-père inconnu qui nous guide dans les trésors de son existence.

Le 01/06/2011, Hermance

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Greenhouse, Oxford, 2009

Greenhouse, Oxford, 2009

Greenhouse, Grande-Bretagne, 2009

Le crime anglais est toujours un peu humide. Qui n’a pas éternué au moins une fois en lisant Agatha Christie ? Il y a du gazon, des briques, du brouillard, un rideau à fleurs, de l’agneau à la menthe et du lait dans le thé. Les personnages se tiennent droits, et s’ils sont souples c’est signe que leur morale douteuse les pousse à échafauder de sang froid des crimes à la mise en œuvre compliquée. Bref, il m’est arrivé de m’ennuyer à les lire. Et de conclure que la passion brûlante des Anglais est contenue. C’est d’ailleurs dans des lumières crépusculaires, sous serre, qu’ils entretiennent leur nature échevelée et cachent l’entropie, qui, du fond des eaux, guette la fin du monde organisé, où seront arrachées des tasses leur délicate anse de porcelaine.

Le 31/05/2011, Hermance

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Couloir, Paris, 2006

Couloir, Paris, 2009

Couloir, photographie légendée

Dans ce rêve-là, quand je regarde ma main droite, je m’aperçois que mon pouce est à sa place, mais qu’ensuite j’ai un majeur, puis un index, un auriculaire et un annulaire. Un V. Je n’en suis pas étonnée mais cela m’interdit tout potentiel salut militaire digne. Bien que je sois à Paris au moment de cette photographie, j’y reconnais tout de suite un couloir de la Stasi. Administration zélée, placards à matériel de surveillance, et du fond va surgir l’examinateur qui s’installera au bureau, où je vais rater le test : en me retirant mes chaussures ils découvriront que j’ai les pieds fourchus.

Le 05/06/2011, Hermance

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Toilettes du désert, Californie, 2010

Toilettes du désert, Californie, 2010

American standard, photographie légendée

De ce point vue, les Américains sont très bien organisés. Il y a des cabinets d’aisances absolument partout. Beaucoup plus pratique qu’en Chine, par exemple, où c’est chez McDonald qu’on trouve proprement quelque soulagement. N’allez pas croire qu’au milieu du désert il n’y a rien, car ils y sont, avec des réserves de papier comme si vous vouliez lier la terre à la lune. Sans tout-à-l’égout, sans eau, c’est un gigantesque réservoir qui semble avoir été creusé à l’aplomb des toilettes, d’où ce panneau : Please… Do not put trash in toilets, it is extremely difficult to remove. Thank you. Extrêmement difficile à enlever. Ce mot d’extrêmement donne évidemment immédiatement l’idée que, le crime commis, sans béton pour couler une dalle, il y aurait ces toilettes de Joshua Tree… Ça n’est pas au Japon qu’une telle solution serait offerte. Tanizaki dans son Éloge de l’ombre émet d’inoubliables réflexions poétiques sur la question de l’élégance et du cabinet, une délicatesse qui nie presque le corps. Un Américain m’a fièrement soutenu que le succès de Starbucks à Paris, la sale ville moyenâgeuse, était dû à l’accès gracieux à des toilettes d’un standard américain. À quoi tient un succès international ? Aux besoins qu’on en a !

Le 25/06/2011,  Hermance

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.Parking 2, Californie, 2010

Parking 2, Californie, 2010

Parking, photographie légendée

Ce lierre est tellement beau qu’il a l’air en plastique.

Lierre se dit « ivy » en anglais. Wikipedia le confirme, l’Ivy League est un groupe de dix universités privées du nord-est des États-Unis. Ces universités, les plus anciennes et les plus prestigieuses du pays, sont classées parmi les meilleures, à un niveau mondial. Le terme a des connotations d’excellence, de grande sélectivité des admissions et d’élitisme social. Mais UCLA, l’université de Los Angeles où cette photographie a été prise, n’est pas de la league. Comment expliquer alors ce superbe et vaste parterre de lierre qui tapisse l’arrière du parking numéro 2 ? S’agit-il d’un lierre OGM ? Un lierre carnivore suceur de cerveau à gros QI ? Une autre illusion hollywoodienne ? Ou faut-il simplement en conclure que, comme beaucoup de choses, le lierre est plus vert en Californie qu’ailleurs ?

Le 28/05/2011, Hermance

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Cypress motel, Arizona, 2011

Cypress motel, Arizona, 2010

Comme les champignons dans les sous-bois à l’automne, les bons motels sont des trouvailles, la plupart sont d’une espèce douteuse, par définition moisis, parfois franchement à ne pas consommer, en tout cas, ils sont partout. Un escalier en haut duquel deux cyprès montent la garde, c’est comme cela exactement que j’envisage l’arrivée à la pesée des âmes. Il est important alors de pouvoir redresser la perspective verticale de la scène et faire de ces deux arbres qui montent au ciel, une menace pour le repos du voyageur, à moins que celui-ci ne le souhaite éternel.

Le 06/06/2011, Hermance

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Containers, Californie, 2010

Containers, Californie, 2010

Containers, photographie légendée

Il semble, qu’il n’y ait rien à signaler du côté des containers garés à Long Beach.

« Lecture instantanée […] lisibilité parfaite de la scène […] la photographie ne nous désorganise pas ». Roland Barthes

Le 24/05/2011, Hermance

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Crossing rail road, Californie, 2010

Crossing rail road, Californie, 2010

Xing rail road, photographie légendée

Les acronymes de la langue anglaise, parfois absurdes, me paraissent des perles, dont la pêche est joyeuse. E.g., ISO est l’abréviation de « in search of », dans les petites annonces de la rubrique « rencontres », explique ce lexique de civilisation. BTW, avez-vous remarqué que les photographies qui « tiennent », auxquelles on s’attache, sont celles qui se méritent et demandent à être comprises pour être aimées ? Une rencontre de sensibilités J. DIY, cherchez le contexte, approchez par la petite histoire, à votre tour, cadrez l’image pour en faire une langue familière, avec ses raccourcis et ses détournements. LOL

Le 30/05/2011, Hermance

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El Rancho Barstow motel, Californie, 2010

El Rancho Barstow motel, Californie, 2010

El Rancho Barstow motel, photographie légendée

À la chambre 4×5 pouces, pour un paysage, je ne fais qu’une prise par cliché. Au El rancho, de Barstow, j’en ai fait deux. Tout l’indique, rien de spectaculaire ne se passe pourtant sur cette portion de la route 66. Hors-champ, un policier s’explique avec une femme qui vient de se faire mettre à la porte d’une chambre de l’aile gauche du rancho, ses affaires éparpillées, elle crie. Je trouve la réception et le panneau laissant croire qu’il est possible d’emménager dans le motel avec quelque avantage, photographiquement plus prometteur. Quand je suis prête à déclencher, la voiture de police sur le départ traverse mon décor et j’imagine que je ne peux pas refuser de prendre la photo. J’appuie de peur de manquer quelque chose. Je sais tout de suite que ça ne racontera rien de plus, qu’on ne manque pas grand-chose ici. Pas grave, mais gênant comme le sourire d’une femme avec du rouge à lèvres sur les dents à qui l’on n’a rien osé dire et qu’il devient pénible de regarder dans les yeux.

Le 26/05/2011, Hermance

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Jacob Lake motel, Arizona, 2010

Jacob Lake motel, Arizona, 2010

Jacob Lake motel, photographie légendée

La nuit, sous la neige, à la montagne, au milieu des grands sapins, rouler a quelque chose de Misery. Au bout de la montée, il y a Jacob Lake, sa pompe à essence et son bar-snack-supérette-motel. Pas une lumière. Après avoir frappé longtemps à la porte, une femme vient ouvrir. Il s’avère que ce couple d’une quarantaine d’années a les clefs de la ville. En hiver, morte-saison, ils ferment tôt. Trois fusils de chasse dans le râtelier derrière le comptoir d’accueil et une tête de sanglier observent le visiteur : « Mon mari va vous faire un sandwich, restez pour la nuit, la route est mauvaise et la prochaine ville un peu éloignée à cette heure-ci. » Devant la grande cheminée de pierre, ornée d’un piège à loup à la gueule ouverte, il y a des tapis en peaux de bêtes sombres. Par un labyrinthe enneigé, on arrive au bâtiment surchauffé où sont les chambres. Maintenant, c’est The Shining. Dans les longs couloirs, il y a un massacre de cervidé accroché entre chaque porte. Taxidermiste doit bien rapporté ici. La porte de la chambre s’ouvre avec une petite clef creuse à l’ancienne, pas une carte en plastique, comme partout ailleurs. Le dessus de lit est un patchwork mormon et le pied de la lampe, mensonge surréel, représente un couple de cerfs heureux. Stephen King a rendu l’Amérique terrifiante sous certaine lumière.

Le 07/06/2011, Hermance

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Express, Arizona, 2010

Express, Arizona, 2010

Express, Arizona, photographie légendée

Déjà cinq heure une

J’ai raté

Le train pour Paris

Déjà cinq heure une

Le Russe ne s’est pas pointé

J’ai raté

Son message codé et

Le train pour Paris

Déjà cinq heure une

L’Américain à fausse moustache m’a dit

Le Russe ne s’est pas pointé

J’ai vite enfilé un grand imper mou

J’ai raté

Alors, l’occasion d’me taire en disant que j’avais

Son message codé et

Que pour l’épingler suffisait de sauter dans

Le train pour Paris

Le 29/05/2011, Hermance

Le trident est un poème de trois vers, et l’une des formes d’écriture à contrainte que propose l’Oulipo. Frédéric Forte, membre de l’Oulipo, propose de tirer à la ligne, c’est-à-dire, d’entrelarder le trident de nouveaux vers. Cela à chaque nouvelle strophe, sans changement, si ce n’est de position, du texte déjà écrit, maintenant expansé. Il n’y a pas de fin, mais cela devient vite difficile à gérer.

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Blair Atholl, Écosse, 2009

Blair Atholl, Écosse, 2009

Blair Atholl, photographie légendée

Après le ragoût de cerf du déjeuner, une balade digestive dans Blair Atholl s’impose. La petite gare est tellement désuète et charmante qu’il m’est impossible de ne pas faire de photographie, la première de ce voyage en Écosse. Je m’installe au milieu de la chaussée et au milieu des rails, puisqu’ils se croisent. Isolée de la lumière sous un grand voile noir, j’en suis à faire la mise au point au compte-fils, avec pour seule vision de ce qui m’entoure l’image renversée sur le dépoli. Alors, quand le garde barrière fait sonner sa corne qui annonce les trains, j’ai quasiment une crise cardiaque. J’attrape le matériel et déguerpis au 500e de seconde. L’animal ! Tout sourire, il sort à la fenêtre me faire un coucou et me dit que d’ici dix minutes un train devrait passer. Bon sang, j’étais prête, je dois tout refaire, je tremble comme une feuille, biche innocente traquée par ce mauvais esprit écossais.

Le 26/05/2011, Hermance

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L'Aveyron, France, 2010

L'Aveyron, France, 2010

L’Aveyron, photographie légendée

Même en admettant que l’on ne cherche pas le crime, il faut admettre qu’un corps abandonné ferait bien dans ce paysage.

Par l’aube piquante des bords d’Aveyron, Marcelle s’est dit que, même fin soûl, on ne pouvait pas dormir confortablement dans ces orties en contrebas. Plus, le jappement enroué de Flonflon, sa truffe aux vingt-cinq centimètres maximum du sol que lui permettent d’atteindre un étirement extrême, et félin, quand il flaire dans le vent la viande à dépecer ; de tout cela, sa clairvoyante maîtresse a su conclure que le monsieur était mort, plus probablement qu’ivre. Toutes choses égales par ailleurs, et Marcelle sait qu’elles ne le sont jamais, 81 ans et pas d’iphone qui fait des souvenirs, il était futé d’aller tout de suite à la gendarmerie après un saut à la feuille de chou locale, pour s’assurer une notoriété de première page et une grande de photo de Flonflon en limier.

Le 09/06/2011, Hermance

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Piscine, France, 2010

Piscine, France, 2010

Piscine, photographie légendée

Le village est à vingt minutes à pied. On y accède en suivant, sous les platanes, les bords herbeux d’une route départementale. Le village a le caractère qu’il doit pour séduire le Parisien en vacances, surtout les jours de marché. Une forte personnalité du sud avec de fiers producteurs qui mettent l’accent sur la saveur, le prix, l’authenticité régionale dans leurs cageots de fruits. De quoi vivent ces créateurs de chapeaux de paille, ces tresseurs de panier, ces ensacheurs de lavande ? Sur le manège, les enfants couvrent, à cheval de plastique, plus de distance que les voitures, embourbées dans les vacanciers nonchalants, au milieu de la place. Le pain sous le bras, soûlé de bruit, accablé de chaleur, le retour est sans fin. Mais, passée la vieille barrière de bois, franchie la descende abrupte jusqu’à la maison, la piscine s’offre. Toutes les petites bêtes assoiffées de la création, noyées au chlore, évacuées de peur qu’elles puissent encore manger la grosse ; et le marigot devient une source pure. Dans les bois, au fond du grand jardin, au creux de la vallée, on entend l’eau de la rivière. Le vent se lève, les éclairs ne vont pas tarder, le ciel va tonner au paradis.

Le 28/06/2011, Hermance

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Wig outlet, Arizona, 2010

Wig outlet, Arizona, 2010

Wig outlet, photographie légendée

Je ne sais pas à quelle heure le soleil se lève à Scottsdale, ce 27 décembre 2010, mais je ne veux pas manquer la lumière de la nuit qui devient l’aube. J’y suis à 6h, il s’avère que le soleil se pointe à 7. L’Arizona et la Californie, d’où je viens, ne partage pas le même fuseau horaire. Il fait froid, il fait nuit, je n’ai rien à faire. Je remarque au loin quelqu’un avec un gobelet Starbucks, immédiatement, je veux un café, file dans la direction d’où vient le passant et reviens à la voiture avec un cappuccino au gobelet prometteur dont j’ai envie, sans raison, de voir la belle mousse qu’il contient. Je soulève le couvercle en plastique à bec, conçu pour boire en conduisant, et satisfaite de voir que ce très grand gobelet est bien plein, « reclippe » le couvercle, mal certainement, car au moment de boire le liquide dégringole, asperge tout, me trempe et sent affreusement fort. Tout d’un coup, je trouve que la lumière ira bien, je sors photographier le surplus de perruques, et trouve bizarre que l’on veuille se mettre ça sur la tête, mais il y a de bonnes raisons, maladie, religion, braquage de banque, ou de Starbucks.

Le 22/05/2011, Hermance

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Gas station, Californie, 2010

Gas station, Californie, 2010

Gas station, photographie légendée

Décembre 2010, depuis trois jours, une tempête de pluie s’abat sur la Californie. Gorda compte trois bâtiments: une supérette trop éclairée, un restaurant décoré pour faire croire qu’on y mange bien et un motel humide. Rien qui ne vaille le détour, mais il n’y a qu’une seule route et la pompe à essence, à 7h du matin, vaut une photographie. Quelques heures plus tard, la télévision montre les images d’une portion de cette route à pic, effondrée dans le Pacifique, comme une morsure de l’océan.

Le 18/05/2011, Hermance

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Bank, Californie, 2010

Bank, Californie, 2010

Bank, photographie légendée

Février 2010, Carmel, il n’est pas tard mais il fait nuit, et depuis la route, la banque est éclairée à donner envie de la visiter. Pour faire vite, je monte ma chambre photographique sur le parking un peu plus loin, cours dans le champs de blé, pose mon pied, cadre l’image, met au point, mesure la lumière, et charge le châssis du film à l’arrière de la chambre. J’ai le déclencheur en main, quand la voiture de police, gyrophares bleus, gyrophares rouges, traverse lentement l’image, observe, et poursuit sa course dans un grand arc pour cerner le problème et se garer en lisière des blés, derrière moi, plein phares. À partir du moment où la voiture est sortie du cadre de l’image et jusqu’à ce que, la main posée sur son arme, le flic me demande ce que je fais là, se sont écoulées les quinze secondes d’exposition dont avait besoin cette scène. Accent français, sourire, carte de visite, compliment sur la rapidité d’intervention et échanges consternées sur les braquages dont cette banque a justement déjà été victime… et cette photo volée.

Le 20/05/2011, Hermance

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