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Beinn Eighe

Beinn Eighe est la première série d’un travail en cours depuis 2012.

Genèse. Dès 1999, la chambre photographique s’est imposée dans mes voyages.
Ce matériel volumineux, lourd, sensible, et le temps que nécessite son déploiement, crée une autre manière d’appréhender la prise de vues. Je m’adapte au matériel plus que le matériel ne s’adapte à moi. De cette contrainte, je tire la richesse d’un regard qui prend le temps de réfléchir le monde qu’il observe. La chambre photographique est l’outil me permettant de voir, d’enregistrer, d’assimiler et d’offrir des images de mes voyages.

Highlands. En 2009, je voyage en Écosse, dans les Highlands, où le Glen Torridon abrite une chaîne de montagnes nommée Beinn Eighe. Je suis touchée par le lieu, sauvage, intrigant, éternel. Je choisis un point de vue pour le photographier.
En 2012, je teste ce choix en retournant sur le lieu de la photographie originelle.
Je m’interroge sur l’espace infini du hors-champ. Pour ordonner la multiplicité des possibles, j’utilise une règle mathématique que j’applique au territoire réel. J’obtiens une exploration systématique du lieu, donc du paysage resté hors-champ en 2009. Définir et respecter cette règle du jeu me permet de mener ce travail comme une expérience scientifique.

Beinn Eighe, 2009

Beinn Eighe, 2009

 

Les contraintes libératrices. Pour bien des individus, les artistes en particulier, trop de liberté peut tétaniser. Mais une contrainte choisie, adaptée, créative, permet de repousser ses limites.
Pour révéler le paysage de Beinn Eighe au-delà du cadre de la photographie de 2009, j’explore le paysage sous un nouvel angle, au travers du prisme de contraintes choisies.
Le Nombre d’Or, si réputé qu’il en parait magique, me sert à inventer ces contraintes.
Avec Beinn Eighe, l’acte de photographier a la priorité.
Cette expérience offre-t-elle une alternative viable au libre choix du photographe à l’œuvre dans un lieu ?

Le Nombre d’Or. Il incarne l’esthétique des proportions. On parle de « divine proportion ». Inspirée par ce modèle esthétique naturel et particulièrement par la figure de la spirale, je suis son chemin invisible pour positionner ma chambre photographique.
Le Nombre d’Or s’obtient grâce à la suite de Fibonacci où un terme est égal à la somme des deux précédents. La suite progresse de la façon suivante :
0 + 1 = 1 puis 1 + 1 = 2 puis 1 + 2 = 3 etc.
On a ainsi :
0 > 1 > 1 > 2 > 3 > 5 > 8 > 13 > 21 > 34 > 55 > 89 > 144
Le Nombre d’Or est la division d’un élément de la suite par le précédent, soit toujours 1,618034.
Sur place, je démarre au cœur de l’image prise en 2009, au cœur du bosquet. Point de départ du projet il devient le chiffre 0.
Puis sur la base d’un cadran de montre, divisé en douze heures, j’obtiens douze directions.
Pour être à l’échelle du terrain que j’explore, pour connaître le nombre de pas que j’ai à faire, je multiplie par dix les éléments de la suite de Fibonacci. Ainsi, je fais dix pas à une heure, pour le chiffre 1. Puis je reviens toujours au point de départ au centre du bosquet et je fais le nombre de pas que me dicte la suite. Vingt pas à deux heures pour le chiffre 2. Trente à trois heures pour le chiffre 3.
Les douze premiers éléments de la suite me servent à positionner mon trépied pour réaliser douze photographies. En reliant ces points on obtient une spirale.
La première image est orientée vers le Beinn Eighe, comme l’est celle prise en 2009, puis les autres photographies visent et ont pour centre le point zéro.

La technique photographique. La chambre est l’outil indispensable de ce travail.
D’abord, le temps du déploiement du matériel est le temps de l’observation et de la réflexion.
Ensuite, la concentration portée à la technique et le coût du consommable appellent à l’économie de moyens, physique et financier. J’aime l’élégance qu’il y a à travailler avec exactitude et assurance. Je ne double pas mes clichés. La photographie se positionne sans repentir possible.
Troisièmement, le film grand format restitue avec précision les détails hors-champ recherchés.
Enfin, la photographie argentique est la condition sine qua non de l’existence de l’image à l’état latent. Avant son développement en laboratoire, tout le temps du voyage, l’image que le film porte existe dans le noir du châssis. Véritable « œuvre au noir », elle se construit dans l’imaginaire du photographe. Le temps passé à rêver son image, à interpréter son sens, à accepter son sujet, trouve son dénouement dans l’implacable exactitude de l’image révélée du réel. Ce temps est celui de la création. Et la chambre photographique est l’outil de la pensée. L’indispensable devient indices pensables du monde.
Le trépied porte la chambre photographique. Toujours à la même hauteur de 1,60 mètre, il est posé en respectant les accidents du terrain.
Importante et récurrente question que celle de la distance au sujet. J’ai opté pour une longueur focale de 135 millimètres. Proche du format standard, elle correspond au champ de vision d’un œil humain. Au fur et à mesure que les photographies sont prises à distance croissante du point zéro, la scène globale se dévoile. En multipliant les points de vues, le hors-champ disparaît.

L’engagement physique. Le Nombre d’Or n’entre pas dans la composition du cadre, mais m’indique une position dans l’espace. Il y a sur le terrain un véritable défi physique à photographier.
Réaliser une série comme celle-là dure généralement quatre heures, ici, j’en ai mis six.
C’est une exploration à l’échelle humaine, sans outil de mesure. Je progresse par grands pas qui équivalent chacun à un mètre. Il est exténuant d’avancer chaussée de hautes bottes en caoutchouc dans un terrain très inégal de rochers invisibles qui, pris sous la mousse et la bruyère, tordent les chevilles, et de zones détrempées où le pied s’enfonce.
Les midges sont la plaie de l’Écosse. Ces moucherons piqueurs attirés en nuées par la chaleur humaine imposent de se couvrir le corps, y compris le visage.
Ainsi, porter le matériel, viser sur verre dépoli, engager le châssis sans laisser entrer d’insectes et déclencher, alors que je porte des gants et un filet aux mailles serrées sur la tête, est une épreuve.

La sortie de l’illusion. Ancrée dans le paysage réel, je suis présente pour le photographier. Outre que j’en suis l’auteur, les contraintes respectées peuvent laisser penser que mon libre choix de photographe disparait. Paradoxalement, ce cadre contribue à apporter singularité et liberté. Mais quelle liberté se trouve au cœur de la contrainte ? Le temps incompressible de l’expérience, les aléas du terrain, les changements de météo, les variations de la lumière, le maniement du matériel et l’attention aux derniers réglages de la prise de vue représentent un engagement fort. Il se crée un dialogue avec le territoire arpenté. Les photographies témoignent de la richesse et de l’originalité de l’apprentissage ainsi fait. L’œil s’étonne de sa nouvelle compréhension du territoire. Et dans cet échange, c’est le lieu qui impose la fin de l’expérience. Beinn Eighe ne se laisse plus prendre quand le bosquet visé disparait du cadre, au-delà de la douzième photographie. La série est stoppée quand la contrainte cesse d’être respectée.
Alors, la quête de l’omniscience objective, et l’illusion d’une solution miracle, magique, mathématique, achoppent sur la réalité. Se doter de la contrainte, c’est s’offrir une traversée intime du lieu, et avec cette rencontre, le deuil d’une vision globale parfaite. Car il y a toujours un nouveau point de vue. La toute-puissance rêvée se confronte aux limites de la réalité et à sa finitude. Beinn Eighe est une expérience aboutie. Elle est offerte en partage à chaque individu souhaitant s’approprier la règle pour arpenter son territoire et découvrir ainsi une nouvelle forme de liberté photographique.

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