Marc Villard, textes pour Zones à risque
Gas station
J’ai connu Cynthia dans une fête arrosée, à deux pas d’Orlando. Je n’aurais jamais cru qu’elle en était à son second mariage et que son gosse, issu du premier, vivait à l’autre bout du pays. On lui donne 25 ans maxi et ses cheveux blonds frisottent sur ses épaules. J’aime téter son sein droit.
Elle portait ces pantalons serrés à carreaux noir et blanc comme les filles adoraient dans les années 50. Je lui ai dit :
- T’es branchée Ritchie Valens, Pamela ?
- T’es qui, toi, dugenou ?
C’est pas le genre à se laisser enfumer. On s’est retrouvé le soir même dans un motel souffreteux situé à 10 kilomètres de son garage. Enfin, pas le sien, celui de Butch. Le second mari. Quand il part en ville pour boire un coup et acheter des pièces détachées, je débarque dans la chambre nuptiale et on s’en paye une tranche sur le plumard avec cette bonne odeur d’essence qui passe par la fenêtre.
Voici trois semaines, c’est moi qui ai parlé le premier de ses bleus aux bras et au cou. Ça m’a foutu en rogne d’imaginer ce vieux salaud cognant Cynthia.
- On est mariés, il n’y a rien à faire. Je ne vais pas le tuer, quand même.
- Tu pourrais le quitter.
- J’ai pas un dollar d’avance, il garde tout. C’est lui qui me reverse de quoi faire vivre la famille.
À force d’en parler, on s’est dit qu’il pouvait crever d’un accident du travail. Ce genre de chose arrive tous les jours. Surtout dans les métiers manuels. Peu à peu, notre plan pour pouvoir filer avec la caisse et sans Butch a pris consistance.
Elle m’a appelé ce matin. Il est tassé sous le pont et travaille sous une Corvette surélevée. Un petit bijou vintage mais briqué qu’il bichonne pour un vieux pote des Marines. Je viens d’avaler trois cafés à la suite pour me donner du courage mais j’ai la trouille, je ne peux pas mentir là-dessus. Ma Honda est garée à dix mètres de mon bungalow sur pilotis et il me faut dix minutes pour relier leur bled. J’adore les pompes à essence de Butch, elles ont un petit côté désuet et bien propre avec le mot GAS écrit en grosses lettre au fronton. Le garage et le bureau attenant sont situés derrière, en retrait de la route.
Je gare la Honda à couvert et pénètre dans les lieux qui puent le boulot.
Du coin de l’œil, je jette un regard vers Cynthia qui est statufiée devant un ordinateur. Je m’approche de Butch, concentré sur le châssis de la Corvette.
- Belle bagnole, dis-je.
- Hein ?
- Elle est à vous, cette Corvette ?
- Non. Qu’est-ce que vous voulez ?
- J’ai un problème de vidange sur ma Honda.
- J’arrive.
- Prenez votre temps, elle partira pas, ha, ha.
Il replonge dans les entrailles de la caisse, la peau du cou noire de cambouis. Je contourne la voiture et rafle à ses pieds la commande de gestion du pont. Que je fais descendre vivement sur le vieux Butch. J’entends ses hurlements et le bruit ignoble de ses os écrasés par la mécanique automobile. Ça doit faire mal.
Le bruit a cessé.
Je me tourne lentement vers le bureau au moment ou Cynthia vient vers moi dans sa jolie robe noire à parements blancs. Elle tient dans main droite un revolver nickelé.
- Qu’est-ce qu’il te prend ? Dis-je.
- Rien, j’ai changé d’avis. Je vais partir, seule et avec le fric.
- Je croyais qu’on s’aimait.
- Je le pensais aussi. Mais j’en ai soupé des hommes. Ils m’ont trahi deux fois déjà et je m’arrête là. Tu vas mourir, Stan, tu veux dire une prière ?
- Oui : va mourir, salope.
Son doigt blanchit sur la détente du Colt. Je ferme les yeux au moment ou un clic ridicule suspend mon réflexe de peur. Etonnée, elle tourne l’arme vers elle pour vérifier le barillet. Son visage explose dans l’instant et un tunnel s’ouvre en lieu et place de son œil gauche. Pendant qu’elle se tasse dans la graisse, je considère la Corvette. Sa couleur rouge est un peu voyante mais ça devrait faire l’affaire.
Texte de Marc Villard, pour Zones à risque, mars 2011.
En plein cœur
Il fait un froid de canard, c’est pas possible. J’aurais pu lui dire, écoute pépère, on baise dans la piaule à dix mètres du Tokyo et c’est marre. Je me fais toujours avoir par le fric. Cinq cents euros pour pieuter dans une voiture.
– C’est encore loin ?
– Non, cinq minutes. Vous verrez, je suis garé près d’un mur entièrement taggé avec des cœurs roses. C’est bizarre, je connais Clamart mais j’avais pas remarqué ce mur.
Là, on rêve. Il fait maxi trois degrés et monsieur parle esthétique. J’ai choisi Clamart en connaissance de cause. Marre de Paris, la came qui vibre, les macs aux abois, les givrés qui t’obligent avec un labrador. Ici on est presque en province avec le vichy-fraise à 19 heures et les infos régionales. On est dans le quotidien, un coup vite fait avant que maman rentre à la maison avec les commissions du magasin U. Finalement, je suis ordinaire. Quand j’étais gosse, je rêvais de travailler sur les avions comme hôtesse de l’air, ou bien d’ouvrir un magasin de vêtements à Roubaix. Mais mon cul vaut de l’or, c’est ce que m’a dit Diego quand on fêtait mes seize ans.
– C’est comment votre nom ? dit l’autre.
– Appelle-moi Diana, j’ai toujours adoré cette fille qui s’est crashée dans le tunnel.
– Moi, c’est Henri.
– Parfait.
Et ta sœur, elle bat le beurre ? Dans la prostitution, tu vois en permanence des mecs qui veulent exister à tout prix. Ils vont aux putes pour s’entendre dire qu’ils en ont une grosse ou alors qu’ils sont des bêtes au lit. On est comme des toubibs, en fait. Ou des curés. Dans cinq minutes, il va déclarer qu’ils vont le passer directeur chez Merlin-Gerin. Si ça se trouve, c’est un coursier. Combien ça lui fait ? Cinquante-cinq, non ? Ah, j’aperçois le fameux mur. Avec la caisse à côté mais là, on a un problème.
– Tu espères baiser dans une R5 ?
– Je l’ai déjà fait.
– Quand ils te passeront directeur, demande une Lexus. Ça dégage, la Lexus.
Je me tourne vers lui et là, je me prends un wagon sur la tempe.
De suite, je pense : j’ai froid. Et aussi, je vais mourir. Je vois du rouge, c’est le bas autour de mon cou. Du rouge. Mes doigts dans l’herbe, mon nez dans la boue. Si je suis morte, je paierai pas mon loyer. Mon cœur. Exploser, je vais éclater. Du rouge. L’air, vite, l’air. Le bas qui lâche. Quoi, qu’est-ce que c’est ? Le type se bat, c’est quoi ? Un chien. Merde, c’est un chien qui lui saute à la gorge. Oh dieu, mon cou. Peux pas me lever, suis crevée. Le salaud agrippe sa portière de voiture et repousse le clébard à coup de pied. Parti. C’est fini. Le chien à trois mètres. Je me mets sur les genoux, c’est un véritable effort. Froid. Je suis nue sous la taille. Viens, le chien, viens. Il me regarde, c’est une race pourrie, sans vraie couleur. Il montre les dents mais il est fatigué, lui aussi. Alors on reste là, à se regarder dans le blanc des yeux. Autour de nous, j’aperçois les cœurs dégoulinant. Maintenant, faut rentrer au Tokyo. Hein, le chien ?
Texte de Marc Villard, pour Zones à risque, mai 2010.
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Le squat
Faber avait viré les deux larves qui occupaient le squat en agitant vivement son Smith et Wesson. Son état inspirait une crainte légitime. Puis les fenêtres ricanèrent face à lui. Il dégotta quelques parpaings dans le jardin, se remit au ciment et occulta les ouvertures à la truelle.
Depuis trois semaines, il buvait une moyenne de deux litres de pure malt par jour. Sa barbe le grattait et il dormait dans son vieil imperméable. Le deuxième jour, il fit du stop pour gagner Blainville et rafla toutes les photos de Gina plaquées sur les murs du logement de la jeune fille. Quand elle était pute, qu’elle aimait Faber. Bien avant de le traiter comme une merde et de suivre en bon toutou un petit chargé de production. Un spécialiste des « lofts » gluants qui enflamment les loges de concierge le vendredi soir.
Il prit donc toutes les photos du book et les tirages grand format contrecollés. Puis revint à pied au squat. Il installa sur les murs du séjour une expo permanente consacrée à Gina. Avec un feutre, Faber lui retravaillait le portrait. Il gueulait seul, sauvage et saoul comme une bourrique.
Depuis mercredi, il jouait au couteau. Faber avait conservé un savoir-faire de truand banlieusard : tout dans la lame et pas grand chose dans le cerveau. Chaque jour, chaque minute, il poignardait les clichés de la prostituée, pleurant tel un comédien dépressif. Puis s’endormait.
Elle téléphona vers 22 heures, un soir d’orage. Faber sortit avec peine son portable. Quand il reconnut sa voix, il se mit sur les genoux comme pour prier. Il poussait de petits cris et disait oui, oui, en répétant le nom de Gina. Il était franchement d’accord avec elle.
Au matin, il se leva tôt. Après un séjour laborieux dans la cuisine dont l’eau était coupée, il se confectionna une cravate et se passa la main dans les cheveux. Il avait rendez-vous. Il contempla longuement les photos de la fille et tendit la main vers le poignard. Il hésita puis, en haussant les épaules, laissa l’arme derrière lui. Enfin, il quitta le squat pour se poster un peu plus bas sur la route qui mène à Blainville.
Texte de Marc Villard, pour Zones à risque, mai 2010.
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À bout de souffle
Serge leva les yeux vers la lune : elle se cachait derrière un nuage. Les trois hommes qui l’avaient pris en chasse à Corvisart n’étaient pas pressés. Ils savaient pouvoir venir à bout du fuyard. En passant devant Estienne, l’école de son enfance, Serge s’appuya contre un tronc d’arbre et se revit, dans la seconde salle du Flamingo.
La fille pouvait avoir dans les 25 ans et elle se déplaçait comme une reine. C’est ce qui avait retenu Serge : la grâce de ses mouvements. Elle n’était pas comme les autres godiches qui se pavanaient dans la première salle en affichant leur rouge Coty, telles des putes de sous-préfecture. Nadia était différente. Elle était seule et ils burent beaucoup. Vers le milieu de la soirée, le cœur de Serge s’était soulevé vers celui de la jeune fille. Tout cela se termina prosaïquement dans des soupirs et des convulsions au fin fond des toilettes pour femmes.
Il n’avait pas noté le coup de fil du barman et l’arrivée de trois hommes d’origine étrangère qui, tous, travaillaient pour Djamel. C’est à ce moment précis qu’elle lui avait soufflé dans l’oreille « Tire-toi ». Serge crut avoir été évincé mais elle traça le mot « vite » sur une serviette avec son rouge à lèvres.
Depuis, il courrait. Après le boulevard Blanqui, il s’était fondu dans un dédale de petites rues qui serpentaient dans le 13e arrondissement. Sa poitrine éclatait, il avait chaud et tout l’alcool bu rendait ses gestes patauds.
Enfant, il cherchait fébrilement à faire sourire sa mère. Un bon fils quêtant une caresse tel un chien affectueux. Il n’avait pas fait beaucoup de bêtises dans sa vie. Celle de ce soir, il la vivait comme une injustice. Il jaillit dans la rue Watt à l’instant où un train de marchandises quittait la gare Austerlitz, faisant trembler l’édifice de métal et béton. Les tags sur les murs chantaient dans cette bouche d’ombre et Serge sut de suite qu’il n’aurait pas le courage d’aller plus loin. Il reprit son souffle et se tourna vers les hommes qui parviendraient bientôt jusqu’à lui.
L’œil vague, il nota la présence d’une canette de bière abandonnée sur le béton. Il s’en saisit et, retrouvant ses gestes d’ado hargneux, brisa le corps de la bouteille contre une poutrelle.
Ils portaient des costumes gris ajustés car ces fumiers s’habillent comme des princes depuis peu. Son jeans à lui tombait sur ses hanches et sa chemise bleue était tachée de sueur. Il leva son bras, bien campé sur ses jambes et, d’un coup sec, se trancha la gorge.
Texte de Marc Villard, pour Zones à risque, mai 2010.
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Le wagon
Depuis trois heures, je cherche Nina sur la montagne.
Je suis rentrée de la Grande Jasse sur le coup des 18 heures. L’autre abruti ronflait comme un loir au bout du wagon, trois joints consumés à portée de main. J’ai donné à boire au chien. Sage comme une image chez le véto. Bon chien. Fallait bien y aller; avec sa patte folle, ça risquait de s’infecter. La visite chez le véto, c’est l’enfer. Avec le prix que ça coûte, tu peux partir sur la côte pendant une semaine. Enfin, c’est fait.
Brusquement, je me suis rendue compte que Nina était bien silencieuse. J’ai regardé autour du wagon. Que dalle. J’ai réveillé Bruno à coups de pied.
– Où est la gosse, bordel ?
– Hein, quoi ? J’en sais rien.
– Tu es resté ici pour la garder, Bruno. Elle s’est barrée ou quoi ?
L’autre larve finissait la bouteille de Négrita. J’ai fait sauter le litron d’un coup de coude.
– Tu te réveilles, fumier ? On va chercher Nina tout de suite. Comprendo ?
– Ouais, a fait la ruine.
Voilà. Je cherche depuis trois heures. On vit en marge, faut dire, mais ça empêche pas. J’adore ma gosse, elle a juste trois ans. La nuit commence à tomber sur les montagnes pouilleuses de l’Aveyron et elle peut être n’importe où.
Je nous revois, dans la ferme de Cestac, juste après la naissance. J’étais dans un trip écolo et avais exigé d’accoucher dans la cuisine. Sur la table, comme à la guerre. La gamine hurlait mais la douleur était partie. J’étais heureuse à l’époque. C’était bien avant la mort de Paul et la fin de la communauté. Maintenant, on vit elle et moi avec un zonard de merde dans un wagon pourri, taggé par le seul mec qui sache se servir d’une bombe à peinture dans le département.
Deux voisins d’un gîte cherchent avec nous. Je les aperçois. Je vois aussi Bruno qui descend des bières, affalé devant le wagon. Dieu, comme je le hais. Si la petite ne revient pas, il va souffrir. J’ai pas envie de discuter alors je contourne le wagon par la droite. Je les entends papoter au loin. Je me mets à quatre pattes sous le premier siège et tire sous la clarté pâlotte un vieux sac que je traîne avec moi depuis la nuit des temps. Au centre d’un tas de vieux chiffons, je mets la main sur le pic à glace. Il a intérêt à retrouver ma gosse, le Bruno.
Texte de Marc Villard, pour Zones à risque, mai 2010.
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Le tunnel
En fait, Pierquin a oublié de verrouiller la porte. La bonne femme reste plantée comme une godiche dans l’entrée et note que cinq hommes armés tiennent en respect quatorze clients à l’aide d’un Remington à pompe, de trois Glocks et d’un Diamondback.
Le vigile et le sous-directeur sortent en même temps deux 38 et les lieux mutent rapidement. Nous ne sommes plus dans une banque mais au champ de tir. Une balle m’arrache l’épaule et je vois Vens retenir un geyser dans sa gorge. On y va tout droit. Teddy rafle un sac de billets et, en comprimant le sang sur mon épaule, je prends son fusil et trace un sillon rouge jusqu’à la sortie. Et là, nous prenons modèle sur Usain Bolt dans les derniers mètres d’une finale olympique.
– Le directeur était armé, dit Teddy, c’est pas normal. Ils nous attendaient, non ?
Putain, j’en sais rien mais je pisse le sang. Dans le brouillard, j’aperçois un flic de routine qui fait un mauvais geste mais mon 12 lui arrache la tête. Le rendez-vous est fixé sous un tunnel à dix kilomètres de la ville et à 300 mètres d’une ancienne briqueterie dans laquelle le père de Vens a bossé trente ans durant. Teddy s’engouffre dans la Camaro, je plonge à l’arrière et on s’arrache dans un bruit de tôles froissées.
– Ça va, Daniel ? demande Teddy.
Je grogne n’importe quoi. Il me faut un toubib. Mon copain prend des routes plates et sans surprises qui sont monnaie courante en Belgique. Et ça me revient comme ça : Droulers, qu’on a viré de l’équipe voici trois semaines.
– J’ai vu Droulers devant la banque, il y a de ça quatre ou cinq jours, dis-je.
– Pourquoi t’en parles maintenant ?
– Ça m’a pas paru important sur le moment. Il a le droit d’aller à la banque.
Le tunnel est en partie caché par les ronces. Les meurtrières de l’étage sont fermées. Ça sent la mort et le secret. En descendant de la Camaro, je suis pris de vertige.
– Pierquin s’en est sorti ? dit Teddy.
– Il était caché par le comptoir, il a du s’en tirer.
– Ils ne vont plus tarder, quelle merde. C’est qui ce type ?
À l’instant où il prononce ces mots, je reconnais les lunettes de Droulers qui scintillent dans la pénombre. Je lève le Remington et arrose le gouffre ombragé du tunnel. On n’est pas couchés.
Texte de Marc Villard, pour Zones à risque, mai 2010.
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